Ouliana Livèze : de l’ingénierie à la cuisine caribéenne engagée
Elle ne voulait pas simplement cuisiner. Elle voulait nourrir. Nourrir les corps, les mémoires, les conversations.
À 31 ans, Ouliana Livèze est à la tête de Lady Nou Factory, un traiteur d’inspiration caribéenne. Derrière les assiettes vibrantes qu’elle compose, il y a un parcours à contre-courant, une quête de sens, et une histoire familiale enracinée entre Guadeloupe, Paris, et transmission culinaire.
Avant de manipuler le manioc ou la goyave, Ouliana jonglait avec les tableaux Excel en tant qu’ingénieure en Qualité, Sécurité, Environnement, dans l’industrie.
Mais en 2020, au cœur de la pandémie, tout s’arrête. Elle perd son emploi, et une fenêtre s’ouvre.
“Je me suis dit : c’est aujourd’hui ou jamais. ”
Elle intègre un CAP cuisine, multiplie les extras dans des restaurants de tous formats, expérimente. Très vite, elle comprend que sa voie est ailleurs : proposer sa propre cuisine, dans son propre cadre. Elle crée alors Lady Nou Factory, une fabrique de goûts et d’histoires, à son image.
Lady Nou Factory : une cuisine de mémoire et de territoire
Chez Ouliana, la cuisine est comme une langue maternelle. Elle convoque ses racines avec tendresse et exigence.
Son père est pâtissier. Sa grand-mère, Dany, « brûlait » la morue pour lui donner un goût fumé inimitable. Sa mère maîtrise un colombo qu’on n’oublie pas.
Et toutes ces voix infusent sa cuisine, qu’elle transforme avec créativité.
“La sauce chien, c’est un fil conducteur. Elle est toujours là, dans mes recettes”
Chez elle, la morue devient donc une bouchée fumée, inspirée des techniques de sa grand-mère. Les haricots se transforment en purées, en houmous, en textures nouvelles. La goyave devient souvenir. Elle cuisine le patrimoine avec la liberté de l’oralité caribéenne : adaptable, mouvante, hybride.
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Une cuisine caribéenne engagée, entre éthique et esthétique
Au cœur de son ADN : le soin. Soin de l’autre, de l’environnement, de la mémoire.
Ouliana travaille des produits bio, de saison, issus de circuits courts — parfois cultivés dans le jardin familial en Guadeloupe.
Elle s’approvisionne aussi auprès de petites épiceries en Île-de-France et collabore avec des structures solidaires, comme l’association Ernest, où elle siège au conseil d’administration.
“Je crois beaucoup au métier de cuisinier qui nourrit l’autre, mais aussi son environnement.”
Dans sa démarche, l’impact est global : environnemental, social, identitaire. Son entreprise nourrit toutes les chaînes de valeur, à son échelle. Et ça se sent dans chaque bouchée.

Jo 2024 : cuisiner pour l’histoire
En 2024, Ouliana participe à la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques à Paris.
Elle y propose un Coco Bread caribéen garni d’un effiloché de porc (ou de pleurottes pour les vegan), pickles de légumes et sauce au baobab. Une bouchée pensée pour 300 personnes, conçue avec la rigueur d’un chef et la passion d’une conteuse.
“Je suis très fière de ce que j’ai proposé. Même si l’organisation n’était pas idéale, j’ai tenu à ce que cette cuisine raconte.”
Car c’est bien cela, le cœur du projet Lady Nou Factory : raconter la Caraïbe, non pas comme un folklore figé, mais comme un carrefour vivant, résilient, pluriel.
Le futur : transmission, gastronomie et diaspora
Quand on lui demande où elle se voit dans 10 ans, elle sourit : un restaurant gastronomique, toujours du traiteur, peut-être à Paris, en Guadeloupe, au Bénin ou au Togo — les pays d’origine de son compagnon.
Mais surtout, elle veut continuer à démocratiser la cuisine caribéenne, à transmettre ses codes et sa beauté.
“En France, on connait surtout la street food caribéenne. Moi, je veux leur montrer ce qu’il y’a plein d’autres choses.”
Une cuisine comme archive vivante
Ouliana Liveze est plus qu’une cheffe. Elle est une archiviste culinaire.
Elle interroge chaque ingrédient, chaque recette, chaque héritage : Pourquoi la morue, un poisson d’eau froide, est-elle devenue emblématique aux Antilles ? Les accras sont une réinterprétation d’un beignet portugais. Qu’est ce que ça dit de notre histoire et de notre identité ?
Elle transforme ces interrogations en plats qui vibrent, émeuvent, nourrissent — au sens plein.
“Je fais le chemin inverse. J’adapte ma cuisine à l’environnement dans lequel je me trouve. »
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