Audrey Namekong : 660 restaurants testés dans 20 pays. Portrait d’une travel planner passionnée
Six cent soixante adresses testées, dans une vingtaine de pays, accumulées sans qu’elle y prête vraiment attention. Audrey Namekong explore les adresses culinaires comme elle respire. Elle n’a jamais vraiment tenu de tableau de ses voyages gastronomiques.
Elle a juste, pendant quinze ans, fait ce qu’elle aimait : manger, découvrir des adresses, et en garder une trace quelque part. Une expérience et une richesse qu’elle met aujourd’hui au service d’amoureux du voyage et de bonnes tables.
Yelp, puis Mapstr : comment une veille personnelle est devenue un actif professionnel
Tout part de Lyon, au début des années 2010. Audrey écrit des critiques sur Yelp pour partager ses découvertes. Repérée par une community manager, elle rejoint le programme Yelp Elite et y reste neuf ans, jusqu’à ce que la plateforme cesse ses activités de community management en Europe pour se recentrer sur les États-Unis. Elle bascule alors vers Mapstr, où elle se crée sa propre cartographie : catégories personnalisées, système de notation, badges. Un outil particulièrement précieux pour ses adresses dans le monde, là où parfois les références classiques montrent vite leurs limites.
C’est cette discipline de veille, tenue sans intention commerciale pendant plus d’une décennie, qui est aujourd’hui la matière première de son activité : une base construite adresse après adresse, qui lui permet de répondre en quelques minutes à une demande client peu importe le niveau d’exigence. Des bouibouis de Hanoï aux étoilés de Paris, elle partage le meilleur, sans filtre.

Consultante data le jour, épicurienne le reste du temps
Sur le papier, les deux univers n’ont rien en commun : l’analyse froide de tableaux Excel d’un côté, le plaisir sensoriel d’un voyage gastronomique de l’autre. Mais Audrey, elle, n’est pas tout à fait d’accord. Pour elle, sa méthode garde la même rigueur, qu’il s’agisse de construire un reporting ou de sélectionner un restaurant : elle croise des cartes, des filtres, une base de données personnelle, avant même de proposer un itinéraire. La donnée ne s’oppose pas au plaisir, elle le prépare.
L’idée de transformer sa passion en métier germe en 2019, lors de son trentième anniversaire, quand une amie d’amie lui parle pour la première fois du métier de travel planner. Il faudra cinq ans, un enfant à élever, une activité de conseil déjà prenante, avant que le projet prenne forme. C’est finalement fin 2024, après l’arrêt d’une mission longue dans un marché du conseil au ralenti, qu’Audrey saisit le moment. Agence Insolente naît début 2025.
Ce moment de bascule, où une carrière structurée laisse place à une vocation longtemps mise en attente, ressemble à celui qu'a vécu Koniba Traoré-Terra, juriste devenue cheffe.
Agence Insolente : l’histoire d’un nom qui en dit plus qu’il n’y paraît
Le nom n’est pas un choix cosmétique. Il vient d’une enfance où on lui reprochait déjà de « ne pas colorier dans les lignes ». Audrey en a fait un principe revendiqué : assumer de ne pas être dans les codes, assumer ses envies. L’épicurisme qu’elle défend, voyager pour le plaisir de la table plutôt que pour cocher une liste de visites culturelles, est souvent perçu comme futile. Agence Insolente porte sa réponse à ce jugement : « et alors ? »
Cette posture irrigue son mode d’expression. Elle assume des points de vue tranchés : un article qui explique pourquoi elle finit par rendre sa carte Amex Platinum après l’avoir vantée, des retours de table sans complaisance. Du « luxe accessible avec du caractère », résume-t-elle, « pas de bling-bling inutile« .
Elle relie aussi ce nom à une expérience plus personnelle, celle d’être une femme noire en France, à qui l’espace pour profiter sans se justifier n’est pas toujours donné d’avance. Elle l’illustre par un exemple volontairement trivial : une femme qui pourrait se dire qu’il est « plus raisonnable » de remplacer une vieille cuisinière que de s’offrir le week-end dont elle rêve depuis six ans. Une image choisie pour montrer à quel point l’autocensure peut se loger partout.




Travel planner, pas agence de voyage : une distinction qui structure tout son métier
Audrey insiste sur une nuance qu’elle juge largement méconnue. En France, être agence de voyage implique une garantie financière lourde et une immatriculation spécifique autorisant la vente directe de prestations. Le travel planner, lui, vend du conseil, pas du voyage : il ne réserve jamais à la place du client. Cette ligne, en apparence administrative, structure toute sa pratique, dans un climat qu’elle décrit comme parfois tendu entre agences traditionnelles et nouveaux indépendants du voyage.
Concrètement, chaque accompagnement démarre par un appel découverte de 25 à 30 minutes. Elle y interroge le contexte du voyage, le rythme souhaité, le niveau de confort recherché, jusqu’aux envies d’ateliers culinaires ou de marchés locaux avec un chef. À l’issue de cet appel, elle envoie une synthèse et un devis. Le client garde la main sur les réservations, sauf s’il choisit la formule avec une agence partenaire, qui s’en charge intégralement, à un coût plus élevé.
Une première classe à Dubaï : l’expertise qu’elle met au service de ses clients
En novembre 2024, avant même le lancement officiel d’Agence Insolente, Audrey s’offre un vol Paris-Dubaï en première classe sur Air France, en combinant miles et euros. Le déclic vient d’une conversation banale sur la valise gratuite offerte aux voyageurs au statut Silver d’un programme de fidélité. Un détail qui résonne particulièrement pour elle qui a de la famille en Afrique et sait à quel point chaque valise compte. Elle se met alors à éplucher des blogs spécialisés en optimisation de programmes de fidélité, jusqu’à dénicher un vol au tarif inhabituel qui lui fera gagner plusieurs centaines d’euros sur son voyage.
Cette compétence en travel hacking est un autre argument commercial pour Agence Insolente : connaître les fenêtres de prix avantageuses en miles, les statuts de fidélité qui débloquent surclassements et bagages offerts, les alertes à poser au bon moment. Un savoir-faire qui, intégré à son offre, distingue potentiellement Agence Insolente d’un travel planning plus classique.
Le Club Privé : la table comme prolongement du voyage
Au-delà de la planification de voyage gastronomiques sur mesure, Audrey a ouvert une autre porte : le Club Privé d’Agence Insolente, une communauté qui réunit ses membres autour d’événements confidentiels tout au long de l’année, des dîners intimistes aux séjours immersifs auprès de chefs.
Le tout premier dîner privé entre femmes a eu lieu le 9 octobre 2025 chez Chop Chop Love à Paris, aux côtés de la cheffe Ash Lee. Une manière de prolonger, dans le réel, ce que le travel planning installe sur le papier : l’idée que la table est un terrain de rencontres autant qu’un plaisir, et qu’on peut s’y retrouver entre femmes curieuses et exigeantes sans rien sacrifier au goût.
Paris Noir Food : documenter un instant T
Prévu pour la fin d’année, le guide Paris Noir Food recense 100 adresses parisiennes de cuisines afro-descendantes. Des adresses de quartier, quelques bistronomiques, et une table gastronomique. Ce format e-book répond à un constat : trop d’adresses référencées dans les guides existants sont aujourd’hui obsolètes ou ont fermé, faute de mise à jour récente.
Le projet naît aussi d’une observation plus large sur l’évolution de la cuisine afro-diasporique : une nouvelle génération de chefs s’autorise enfin à sortir des deux seules cases historiquement disponibles, le restaurant de quartier sans prétention ou l’établissement qui se veut chic sans tenir ses promesses en cuisine.
C'est précisément cette nouvelle génération qu'incarnent les adresses qui comptent aujourd'hui, à l'image d'Adouna, à Asnières
Née dans le 14ème arrondissement de Paris, Audrey a en réalité grandi en région lyonnaise, avant de revenir faire ses classes préparatoires dans la capitale, puis de s’y réinstaller avec son conjoint après un passage par Clermont-Ferrand et Villeurbanne. Un rapport à Paris construit par allers-retours plutôt que par évidence, qui donne au guide une dimension plus personnelle qu’il n’y paraît au premier abord.
Et dans cinq ans ?
Quand on lui demande de se projeter, Audrey ne parle pas de croissance à tout prix.
Elle imagine un modèle hybride : une base de revenus construite autour d’une communauté fidèle à ses guides et à son contenu, un club Insolente organisant des dîners en France et en Europe, et un travel planning réduit à une poignée de clients par an, sur des projets ambitieux. Un, deux clients maximum par mois. Elle-même reconnaît que cette ambition n’a rien d’extravagant : c’est, dit-elle, « faisable ».