Aimée Wallin, co-directrice de Ghana Food Movement, sur le terrain agricole de The Kitchen à Accra, Ghana

Aimée Wallin, la femme qui veut rendre le fonio plus désirable que les cornflakes 

Il y a une phrase qu’Aimée Wallin a lâchée au détour de notre conversation, presque comme une évidence : « On peut faire des cornflakes avec du fonio. Alors pourquoi on ne le fait pas ? »

Et elle a raison. Pourquoi ? Qu’est-ce qui nous en empêche au fond ? La question m’a marquée. Elle est restée dans ma tête longtemps après qu’on ait raccroché, et elle dit tout de ce qu’Aimée défend depuis quatre ans, depuis Accra.Suédoise d’origine malienne, Aimée Wallin est co-directrice de Ghana Food Movement — un réseau qui réunit chefs, agriculteurs, nutritionnistes, entrepreneurs, scientifiques et activistes autour d’une seule ambition : reconstruire un système alimentaire ghanéen souverain, juste et enraciné. Pas dans dix ans. Maintenant.

Suède. Mali. Ghana. Une identité construite sur trois territoires.

Pour comprendre Aimée, il faut commencer par la géographie. Elle grandit en Suède avec une mère qui ne laisse jamais une injustice du monde passer sans en parler à table. Elle part au Mali presque chaque année retrouver son père, sa grand-mère, les mangues, la cour intérieure, la cuisine du pays. C’est là qu’elle apprend ce que veut dire la communauté, ce que porte la nourriture quand elle n’est pas encore une tendance mais une évidence.

« La Suède m’a appris à être engagée sur les problèmes du monde. Le Mali m’a connectée à mes racines, à la puissance de la communauté, à la nourriture comme transmission. »

Elle étudie les sciences politiques, puis poursuit un post-master qu’elle décrit comme une approche centrée sur la sécurité humaine — l’idée que peu importe le budget militaire d’un pays, si les individus ne sont pas pas en sécurité à cause du racisme, de la crise climatique ou de la faim, la sécurité ne veut rien dire. Un cadre d’analyse qu’elle n’abandonnera jamais. 

Un échange universitaire l’emmène au Ghana. Elle tombe amoureuse du pays et de son énergie. Ce can do mentality ghanéen : on n’attend personne, on fait. Elle rencontre les équipes de Ghana Food Movement alors qu’elle cherche à travailler sur des questions environnementales en Afrique de l’Ouest. Cinq ans plus tard, elle le dirige.

Un réseau, une cuisine, un programme : ce que Ghana Food Movement construit au quotidien.

Ghana Food Movement, ce n’est pas une ONG qui publie des rapports. C’est un écosystème vivant, structuré autour de trois piliers — et chacun répond à un manque réel dans le système alimentaire ghanéen.

Le réseau d’abord. Plus de 200 membres — individus, startups, entreprises établies — connectés via un groupe WhatsApp actif quotidiennement. On y cherche des conseils, on y annonce des productions, on y recrute, on y achète et vend local. Une fois par mois, tout ce monde se retrouve autour d’un dîner à The Kitchen. « Notre réseau est assez grand : on peut orienter n’importe qui dans le système alimentaire ghanéen. » Les entreprises membres bénéficient d’une visibilité active : leurs produits sont mis en avant, leurs besoins relayés, leurs opportunités amplifiées. Une logique de communauté qui fonctionne parce qu’elle repose sur un principe simple : on se tient.

La jeunesse ensuite. Le programme Youth in Food forme des cohortes d’étudiants universitaires et les connecte directement à des opportunités d’emploi dans l’industrie alimentaire. Quatre cohortes ont déjà été lancées. En 2025, la cinquième a envoyé 80 jeunes en formation technique spécialisée — irrigation, maraîchage, agroécologie — avec, à la sortie, un portail d’emplois pour atterrir dans l’écosystème.
« Les jeunes Ghanéens ne refusent pas l’agriculture. Ils n’ont juste pas les connexions pour y trouver leur place. »
Un chiffre le confirme : selon une étude menée par Ghana Food Movement auprès de 1 000 jeunes Ghanéens, avoir les bonnes ressources, connexions et compétences est le facteur déterminant pour accéder à un emploi dans la food. Le programme répond exactement à ça.

The Kitchen, enfin. Financée initialement grâce au soutien de la Chocolonely Foundation, et complétée par une campagne de crowdfunding international, The Kitchen a ouvert ses portes en décembre 2024 à Osu, Accra. Une cuisine professionnelle entièrement équipée, une ferme urbaine, un espace événementiel, un laboratoire alimentaire, un co-working — tout sous un même toit. On y forme des chefs, des baristas, des professionnels de l’hospitalité. On y loue l’espace pour des conférences et dîners corporate. On y organise des visites de marché pour les touristes. La vision est ambitieuse et clairement posée : « L’idée, c’est que les jeunes viennent apprendre, puis repartent dans le monde pour faire bouger l’industrie. » Et Ghana Food Movement l’a voulu économiquement viable dès sa conception — les activités, événements, formations et locations sont pensés pour que l’espace s’autofinance sur la durée.

Colonialisme, marketing et karité à 25 euros : pourquoi nos ingrédients nous échappent.

A la fameuse question “pourquoi ne fait-on pas des cornflakes avec du fonio, du millet, des ingrédients que l’Afrique produit massivement depuis des siècles ?” Aimée ne prend pas de gants : « Le problème, c’est le colonialisme. Le système a été conçu pour que l’Afrique produise de la matière première et n’en tire pas de valeur. » Si les Africains commencent à consommer leurs propres produits transformés, c’est autant de parts de marché perdues pour les multinationales. La logique est aussi simple que structurelle.

Ce que Ghana Food Movement combat au quotidien, c’est aussi la bataille de l’image. Les budgets marketing des grandes multinationales écrasent ceux des entrepreneurs locaux. Les influenceurs food ghanéens font la promotion des marques importées parce que ce sont elles qui paient.

« On importe 80% de notre alimentation. Alors forcément, tout ce qui paraît tendance et hype, est importé. »

Le rôle du mouvement : créer le même désir pour les produits locaux. Connecter les entrepreneurs aux bons relais, et faire briller ce qui existe déjà. Et ça marche — le baobab, le tigernuts, le fonio s’imposent progressivement sur les marchés internationaux. « Le monde regarde l’Afrique. La question c’est : est-ce qu’on est prêts à faire rentrer l’argent et à le garder chez nous ? »

Une anecdote dit tout : la mère d’Aimée a récemment acheté du beurre de karité à 25 euros les 100 millilitres dans une épicerie fine européenne. Le même beurre que les femmes d’Afrique de l’Ouest produisent depuis des générations. Valorisé en Occident, rendu désirable en Occident, vendu en Occident. « Imaginez quand on introduit le karité comme matière grasse végane pour cuisiner. Les gens vont devenir fous. » Elle rit. Mais derrière ce rire, il y a quelque chose d’absolument lucide. Ce n’est pas parce qu’une chose devient tendance qu’elle commence à exister. Elle existait déjà, depuis des siècles.

Ce que fait Annie Adiogo avec le niébé au Cameroun — le transformer en pâtes, farines, semoules commercialisées — procède du même geste politique. Son parcours illustre exactement ce que Ghana Food Movement appelle de ses vœux : prendre un ingrédient ancestral, y apposer l’intelligence industrielle, et le rendre désirable sur ses propres marchés — avant que ce soit l’Occident qui s’en charge.

Ce qu’on ne voit pas : les défis qui structurent l’organisation.

Aimée parle des succès avec la même clarté avec laquelle elle parle des obstacles. Pas de langue de bois. Le financement reste le nerf de la guerre. Dépendre de subventions et grants, assembler des budgets puzzle par puzzle, planifier la vie d’une organisation de 14 salariés avec des financements par nature incertains, c’est l’état actuel des choses.
L’objectif concret est fixé : atteindre 50% de revenus auto-générés grâce aux activités commerciales de The Kitchen. « Si on peut financer la moitié de nous-mêmes, on peut opérer quoi qu’il arrive. »
L’autre défi est plus structurel — expliquer ce qu’ils sont. Un non-profit qui génère des revenus, un réseau qui ouvre une cuisine, un mouvement politique qui forme des baristas et des chefs. « On fait tellement de choses qu’on doit vraiment travailler notre packaging pour que les gens comprennent. »
Et puis il y a les jeunes Ghanéens eux-mêmes — motivés, passionnés, mais confrontés à des salaires bas dans un contexte où le coût de la vie explose. Le simple trajet quotidien domicile-travail peut absorber une part significative d’un salaire mensuel. Ghana Food Movement est aussi là pour ça : créer des connexions, des formations qui valident et des emplois qui tiennent dans la durée.

Si elle avait tous les budgets du monde … 

La réponse arrive sans hésitation : « Une académie agro-culinaire, dans une ferme. Avec plusieurs types de cultures, plusieurs cuisines entièrement équipées. Un lieu où des jeunes d’Afrique et du monde entier viendraient apprendre, puis repartiraient créer chez eux. »
Un lieu qui ferait coexister, dans un seul endroit, tout ce qu’elle défend depuis le début :  la terre, la cuisine, le tourisme culinaire, la formation, la fierté. Un lieu qui dirait au monde : regardez ce que nous sommes capables de faire. Ce n’est pas un rêve vague. 

Ozoz Sokoh, de son côté, fait quelque chose d’analogue par l’écriture et la recherche : documenter, nommer, transmettre. Son travail sur la cuisine nigériane traditionnelle, et la bibliothèque digitale gratuite de plus de 250 ouvrages sur les cuisines africaines qu’elle a construite, répondent à la même urgence — créer les référentiels, les grammaires, les archives qui permettront aux générations suivantes de savoir d’où elles viennent.
Ce que Ghana Food Movement fait dans l’espace physique, Ozoz le fait dans l’espace mémoriel. Les deux sont nécessaires.

Être entre deux rives et en être fière

Aimée le sait : il y a une tension parfois, entre ceux qui sont restés et ceux qui sont partis. Elle refuse de l’alimenter. « Quand quelqu’un de la diaspora veut revenir en Afrique et se reconnecter, je suis la première à l’encourager et à l’aider. Je sais ce que ça représente, parce que j’ai grandi en Suède et j’ai eu besoin de ce lien moi aussi. »
Cette condition (être de partout et de nulle part, construire des ponts entre des territoires que l’histoire a séparés) n’est pas une fragilité. C’est exactement ce qui rend son regard si juste. Elle ne romanticise ni l’Afrique ni la diaspora. Elle voit les deux avec précision, et travaille à les connecter autour de quelque chose de concret : la nourriture, les métiers, les marchés, les savoir-faire.

« On n’attend personne. On n’ attend pas les politiques, on n’ attend pas l’argent. On fait. »

C’est le même état d’esprit qu’on retrouve chez Kevin Fotso Ngano — qui a porté un food hall africain à l’Expo Universelle d’Osaka en 2025, générant quatre millions d’euros de chiffre d’affaires, dans le silence médiatique total. Son portrait est à lire ici — parce que ces histoires se répondent, se complètent, et forment ensemble un récit bien plus grand qu’une seule personne.

Ghana Food Movement n’est pas une organisation qui attend que les choses changent. C’est une organisation qui change les choses — avec un groupe WhatsApp, une cuisine ouverte à Osu, 80 jeunes en formation et la conviction que le fonio mérite sa place en tête de gondole autant que n’importe quel cornflakes. Aimée Wallin n’est pas une militante qui parle. Elle bâtit. Et le monde est en train de regarder.

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