Maison Dalla : Tanguy Semevo veut imposer l’ananas pain de sucre du Bénin comme produit d’exception en France

On est au téléphone depuis moins de dix minutes quand Tanguy Semevo dit quelque chose qui m’a marqué. 

« Si je n’avais pas été naïf, probablement ce projet je l’aurais évité. »

Il sourit en le disant, et on l’entend dans la voix. Il a la lucidité tranquille d’un homme qui a regardé la réalité en face et a choisi d’y aller quand même.

Nous sommes en 2021. Quelque part en Alsace, une des grandes régions viticoles de France, un ingénieur agroalimentaire béninois reçoit un message de sa grand-mère sur WhatsApp. Des terres se vendent à prix bradé à Allada, dans la zone de culture de l’ananas pain de sucre, certifié IGP du Bénin. L’ananas pain de sucre d’Allada, c’est une variété locale réputée pour sa chair particulièrement sucrée, son faible taux d’acidité et ses qualités organoleptiques exceptionnelles. Un fruit qui ne ressemble à rien de ce qu’on trouve sur les étals européens.

Elle lui conseille d’investir. Il s’exécute. Sans projet, ni vision particulière. Juste un peu de trésorerie et le réflexe de quelqu’un qui écoute sa grand-mère.

Il plante même un panneau sur le terrain, avec son nom, son numéro. Une pratique courante au Bénin pour signaler qu’un foncier est déjà pris, parce que le même terrain peut, historiquement, être vendu à plusieurs personnes à la fois. Le panneau fait son effet. Les appels affluent.

Crédit photo : Tour du Bénin

Citadin devenu paysan par conviction

Tanguy a grandi à Cotonou. La capitale du Bénin. Le genre d’enfance urbaine qui ne prépare pas du tout à parler de jachère, de levures ou de paille biodégradable. 

« Je ne me voyais absolument pas me connecter au monde agricole. Je me voyais dans des bureaux, dans des villes développées, où tout bouge. »

Ce qui va tout changer, c’est une rencontre. Six ou sept mois après avoir planté son panneau, il rentre au Bénin. Plusieurs groupes de producteurs souhaitent louer sa terre. Parmi eux, une coopérative d’agriculteurs biologiques. Et cette coopérative-là a une approche que les autres n’ont pas : elle arrive en collectif, pas en individuel. Elle ne vient pas chercher de l’aide. Elle vient proposer un projet.

Tanguy les suit sur leurs exploitations. Ce qu’il découvre dépasse le simple label bio. Ces producteurs consacrent 15 à 20 % de leur superficie à des plantes sans intérêt économique direct — des manguiers qui font de l’ombre pour économiser l’irrigation, de la citronnelle pour repousser les insectes sans pesticides, de la paille en lieu et place du plastique agricole. La paille, fournie par des producteurs de riz et de maïs voisins, couvre le sol, retient l’humidité, se dégrade en engrais naturel d’une saison à l’autre.

« C’est un monde de patience. Si on prend l’exemple de l’ananas, il faut accepter d’attendre 18 mois avant de récolter le fruit de ce qu’on a semé un an et demi plus tôt. »

Il y a quelque chose dans cette temporalité qui lui parle. La ville qui va trop vite. La terre qui impose de ralentir. Et ces hommes qui travaillent magnifiquement bien pour, en fin de compte, pas grand-chose.

Un produit remarquable que personne ne peut payer

Voici ce qui provoque le basculement.

La coopérative compte environ 800 producteurs, dont 160 qui travaillent exclusivement en bio. Ce sont des gens qui font un travail exceptionnel. Et qui sont, malgré tout ça, relativement pauvres. Le kilo d’ananas se vend sur le marché local à 90 francs CFA, soit environ 12 à 13 centimes d’euros. Bio ou pas bio, sur le marché béninois, on s’en moque un peu. Sur le marché export, le produit se retrouve en concurrence frontale avec les ananas d’Amérique latine, ultra-standardisés, récoltés verts, transportés des semaines par bateau.

« J’ai réalisé qu’en France les étals proposaient des cœurs épais et très durs, des couleurs jaune fluo pas du tout attirantes, et une acidité qui représente exactement ce qu’on n’aime pas dans l’ananas. Alors que moi, au Bénin, j’avais de vrais ananas sucrés au quotidien, et je ne mesurais même pas la chance que c’était. »

La question qui s’impose alors : comment les grandes maisons — champagne, spiritueux, vin — réussissent-elles à générer de l’envie autour d’un produit ? Comment faire la même chose pour l’ananas d’Allada ? Et l’idée émerge : transformer l’ananas en cuvée fermentée. Et ainsi naît Maison Dalla

Le poivre de Penja a montré la voie. Ce produit camerounais, lui aussi certifié IGP, a réussi à imposer une valeur perçue à la hauteur de son exceptionnalité. Si tu ne connais pas encore son histoire, elle vaut le détour. Ce que Tanguy cherche à construire pour l'ananas pain de sucre d'Allada, c'est exactement ça : une noblesse qu'on ne lui a jamais accordée.

La tisane punitive et les deux ans de R&D

La première tentative est mauvaise. Tanguy le dit sans fioriture.

Le centre technique qui accepte de tester le projet (le seul à ne pas avoir dit non d’emblée) applique directement le procédé viticole à l’ananas. On récolte, on presse sans éplucher, on fermente avec des levures de vin. Résultat : une amertume insupportable dans le produit final. Les huiles essentielles de la peau de l’ananas contaminent tout le jus. 

« On avait l’impression de boire une tisane punitive. Le genre de tisane que tu bois quand tu es très malade. » 

Il précise, amusé : et pourtant, on parle de l’ananas le plus sucré qui existe.

Il faut changer de centre. En trouver un plus ouvert à l’expérimentation. Prêt à éplucher l’ananas dans ses locaux, à tester des levures qui viennent d’autres univers de fermentation que le vin. Deux ans de recherche et développement en parallèle d’un poste à temps plein. Début 2024, Tanguy démissionne. La période de double vie avait atteint ses limites : sa famille au Bénin attendait les résultats de ses explorations. Sa fille méritait un père plus présent. 

Maison Dalla : un nom qui dit tout

Pourquoi « Maison » ? La tentation du luxe ne l’intéresse pas vraiment, même si la référence est évidente. Ce qui l’intéresse, c’est l’espace que le mot crée. 

« Maison, c’est vraiment pour créer un côté communautaire. Où on se retrouve avec nos consommateurs, nos producteurs, avec nous. » 

Un lieu d’échange et de co-construction, comme les dégustations avant-première qu’il organise  pour affiner la direction des nouvelles cuvées.

« Dalla » ? Une sorte d’anagramme d’Allada, le terroir. L’ancrage géographique fait écho au nom de la marque. 

Et l’économie est aussi concrète que l’ambition symbolique.
Maison Dalla paie ses producteurs 160 à 170 francs CFA le kilo, quasiment le double du prix du marché qui est à 90 francs. Elle reverse chaque année 4 % de ses bénéfices à la coopérative, avec un plancher garanti de 600 euros annuels, que l’entreprise soit bénéficiaire ou non. En 2024, ces fonds ont servi à louer de nouvelles terres pour cultiver du bio. Sur l’année 2025, Maison Dalla a travaillé avec l’équivalent de 6 producteurs.
L’objectif en 2026 : passer à 8 ou 9. À terme, atteindre une cinquantaine.

Quand Tanguy a fixé son prix de vente autour de 15 euros, il a reçu des retours négatifs au début. Trop cher pour de l’ananas, disaient certains. Mais il n’en démord pas.

« Ce n’est pas une volonté particulière de faire un produit de luxe. C’est juste qu’on reste des artisans. Il faut que ça paye la personne qui fait le produit, il faut que ça paye les producteurs, il faut que ça paye toute la chaîne de valeur. »

Et le terrain lui a donné raison autrement. Les gens qu’il rencontre dans les salons, les foires, les dégustations sont fiers d’acheter ce produit-là à ce prix-là. La valeur perçue d’un produit africain peut se déconnecter du prix plancher auquel le monde le cantonne depuis trop longtemps. C’est exactement ça le pari.

Sortir des codes du vin sans perdre le fil

Ce qui obsède Tanguy depuis le début, c’est le sentiment d’illégitimité que le monde du vin génère chez ceux qui ne s’y connaissent pas. Ce jargon, ces températures de service, ces accords imposés. 

« Si quelqu’un a envie de se faire plaisir, j’aimerais qu’il consomme mon produit de la manière dont ça lui parle. Que les gens ne soient pas dans des sortes de cases. Et surtout qu’ils ne se sentent pas complexés »

Ce n’est d’ailleurs pas du vin au sens légal (l’appellation est protégée et l’usage du raisin obligatoire). Ce sont des cuvées d’ananas. Et les prochaines versions vont le montrer visuellement : les bouteilles ne ressembleront plus à des bouteilles de vin. Pas de cage métallique, pas de bouchon à sauter. Une esthétique plus proche d’une citronnade artisanale ou d’un cidre de caractère.

Deux nouvelles  cuvées arrivent en 2026. 5 000 bouteilles en test jusqu’en avril avant une production plus importante pour couvrir la période estivale.
Elles rompent complètement avec les cuvées précédentes, Angélique et Toussaint.
Ces dernières, qui avaient généré de la confusion, (des clients croyaient qu’Angélique était produite à partir de la fleur du même nom ; d’autres cherchaient un lien avec la Toussaint catholique), reviendront au printemps dans des versions retravaillées. Les nouvelles, elles, sont pétillantes : double fermentation naturelle, une pour produire l’alcool et les arômes, l’autre pour les bulles. La deuxième déclinaison infusera à froid des plantes et des fleurs d’Afrique, apportant couleur et expérience sensorielle complémentaire. 

Et si la question de qui capte la valeur d'un produit africain d'exception vous interpelle, le portrait d'Euphrasie Mbamba sur le cacao camerounais parle exactement de ça. Elle a choisi que cette valeur reste au Cameroun.

Le sous-marin qui apprend à remonter à la surface

Tanguy n’aime pas être vu. Il avance en sous-marin depuis toujours. Il se retrouve aujourd’hui reconnu dans des salons professionnels par des gens qui l’ont vu sur Instagram ou TikTok, alors qu’il était là en tant que visiteur discret pour observer la concurrence. 

« J’aimais arriver, observer tranquillement les stands des concurrents sans que personne sache que je suis là — et maintenant c’est fini. » Dit-il en riant.

Il s’y résout. Non sans résistance, mais avec lucidité. Son projet est fortement identitaire.
Il parle d’un ananas spécifique, d’une région du Bénin, d’une démarche éco-responsable, d’un visage. 

« Les gens ont besoin de s’identifier. T’as des gens qui vont acheter ton produit juste parce que tu es béninois. »

C’est aussi pour ça qu’il reprend la main sur la communication de Maison Dalla. Lui, à temps partiel, seul à 100 % dans une équipe de trois personnes dont les deux autres sont à 30 ou 40 %. Les aller-retours Metz-Paris cinq à six fois par mois. Les tournées à Toulouse sur deux jours. La foire de Genève un week-end. Les Airbnb en périphérie des lieux d’expo pour optimiser le budget. Et les repas pris debout, en retard, entre deux rendez-vous.

Pendant le Covid, il s’était acheté un piano. Il adorait ça. Il jouait beaucoup. Depuis 2021, depuis que tout s’est accéléré (le projet, puis le poste, puis la marque) il ne joue plus comme avant. 

« Si j’avais exploré la musique quand j’étais petit, j’aurais eu plus de temps pour apprendre. Aujourd’hui je suis encore dans la phase d’apprentissage, je n’ai pas le temps de continuer. »

 Ce qu’il veut pour sa fille, c’est exactement l’inverse : qu’elle teste tout, qu’elle se trompe tôt, qu’elle n’arrive pas à 30 ans à découvrir qu’elle aimait le piano.

Sur le fil du rasoir, et les yeux ouverts

Tanguy ne croit pas aux happy endings garantis. Il croit aux décisions.

« Il y a une certaine chance que Maison Dalla n’existe plus dans 10 ans. La plupart des entreprises meurent avant les 3 ans. Et je gère une entreprise qui est toujours sur le fil du rasoir,  je fais des choix, et si j’accumule une série de mauvais choix, l’entreprise s’arrête. »

Maison Dalla aura 3 ans d’existence en juin 2027. D’ici là, il pousse l’activité commerciale le plus loin possible avant d’envisager une levée de fonds. Car le projet long terme nécessitera environ 1,2 million d’euros pour construire un atelier de production au Bénin, à Allada, dans la filière. Ce n’est pas aujourd’hui. Mais ce jour arrivera, et quand il arrivera, il ne veut pas en être à 15 ou 20 % du capital de ce qu’il a fondé.

Si les 3 ans sont passés, si l’activité est suffisamment solide : dans 10 ans, Tanguy voit une vraie maison au sens littéral. Un lieu à Allada où les gens viendraient visiter les exploitations, partager des moments autour des cuvées et de la food, se connecter avec la nature et avec les producteurs. Un modèle de tourisme agricole enraciné, qui fait le pont entre le monde rural du Bénin et les consommateurs européens.

Et pendant qu’on écrit ces lignes, Maison Dalla vient tout juste d’annoncer une collaboration avec la brasserie Gallia : une bière de saison, Ananas Pain de Sucre x Malt d’Orge fumé, lancée officiellement le 7 mai. L’ananas d’Allada qui entre en dialogue avec un autre terroir, un autre savoir-faire de transformation.
Une manière de prouver que ce produit n’a pas fini de surprendre.

Ce que Tanguy construit à son échelle s'inscrit dans un mouvement plus large. Aimée Wallin le documente depuis le Ghana : comment une nouvelle génération décide que la souveraineté alimentaire africaine n'est plus un horizon lointain, mais un chantier en cours

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