Yasmine Fofana, Afrofoodie : 14 ans à élever la gastronomie ivoirienne
Sélectionnée en tant que Mandela Washington Fellow en 2016 dans le cadre du Young African Leaders Initiative du président Obama, diplômée d’un master financé par le gouvernement britannique, à la tête de l’un des événements gastronomiques les plus en vue d’Abidjan, la capitale économique ivoirienne : sur le papier, Yasmine Fofana a tout d’une figure que le monde s’arrache. Et pourtant, à Abidjan, sa propre mère ne sait toujours pas vraiment dire ce que fait sa fille, parce qu’il est difficile de la mettre dans une case.
Première blogueuse culinaire de Côte d’Ivoire, Yasmine fête cette année quatorze ans de métier. L’occasion, justement, de lever le voile sur ce que recouvre vraiment ce travail que certains ont du mal à qualifier.
On imagine la vie d’une figure de la food comme une succession de tables dressées, de chefs complices et d’assiettes photogéniques.
Yasmine Fofana vous dira que ses meilleures journées se passent ailleurs. Dans la troisième pièce de sa maison à Abidjan, deux écrans allumés, le bureau nettoyé trois fois avant qu’elle ne s’y assoie. Il lui faut sa structure, son espace, le silence. C’est un rituel, presque une préparation mentale, et c’est là, loin du trafic abidjanais qui dévore une journée entière pour un seul rendez-vous, qu’elle fait ce qu’elle appelle son vrai travail : penser, se projeter, structurer. : « Il y a la partie fun, instagrammable, qu’on voit. Mais la vraie vie, ce ne sont pas les réseaux. »
Derrière le glamour, il y a la comptabilité, les tableaux Excel, les modèles économiques à bâtir pour un nouvel événement, les kits média à réécrire en français pour Abidjan et en anglais pour Lagos.
Une adaptation perpétuelle qu’elle revendique parce qu’elle la garde dans le concret.
Ce dont elle est fière, c’est d’un professionnalisme de bout en bout, qu’on aime ou non sa personne. Elle résume sa façon de bâtir en une phrase.
« Les choses concrètes se bâtissent avec stratégie. Ça ne se lance pas pour se lancer, ça ne s’annonce pas pour s’annoncer. »

De blogueuse à entrepreneuse culinaire
Quatorze ans plus tôt, il n’y avait qu’un blog. Le Journal d’une Afrofoodie, qu’elle finira par fondre dans une seule identité : Afrofoodie, contraction d’African Food Lover.
Le mot « entrepreneure », elle l’a longtemps refusé. Trop grand, trop lourd, réservé selon elle à ceux qui ont « des vraies entreprises, des valorisations, des chiffres ».
C’est à Marseille, aux Rencontres des Cuisines Africaines, qu’un modérateur la présente à la salle comme une foodpreneure. La formule la cueille, et elle ne la lâchera plus.
Cette identité, elle la décline en trois casquettes selon les jours et les missions.
La storyteller d’abord, derrière la création de contenu et les collaborations avec les marques, les hôtels, les compagnies aériennes.
La speaker ensuite, que son master en développement du tourisme international, décroché à l’université de Surrey, envoie en conférence d’un continent à l’autre.
La curatrice d’événements enfin, qui a fondé l’Abidjan Restaurant Week et co-fondé l’Abidjan Cocktail Week.
Ce glissement du métier qu'on maîtrise vers l'entreprise qu'on dirige, Esther Mpemba, qui a transformé le maquis congolais de sa mère en maison de traiteur structurée, l'a vécu dans sa chair, et le résume d'une formule qui pourrait être celle de Yasmine : on peut avoir quinze ans de cuisine et seulement deux ans d'entrepreneuriat.
Abidjan Restaurant Week : la preuve par la data
C’est là que la conversation bascule, parce que Yasmine pose sur la table un chiffre que peu de gens, dans cet écosystème, peuvent énoncer. La première édition de l’Abidjan Restaurant Week, en 2017, réunissait 600 personnes sur des tarifs encore disparates.
Sa dernière édition en a réuni près de 4 000, sur un menu fixe à 25 000 francs.
Rien que sur la formule, sans une seule boisson, cela représente plus de 100 millions de francs CFA injectés dans la restauration abidjanaise en une dizaine de jours.
Et le chiffre n’est que la partie émergée. Yasmine déroule la chaîne, presque surprise de l’entendre dans sa propre bouche.
Le restaurant inconnu qui, le temps d’une semaine, voit sa salle pleine et gagne une clientèle qu’il garde ensuite. Les serveurs, les fournisseurs, les familles derrière.
L’impact, dit-elle, est notable, et pour elle, c’est là que tout se joue. Pas dans le glamour, mais dans ce que cette économie nourrit concrètement.
“ La dernière édition de l’Abidjan Restaurant Week a généré plus de 100 millions de francs CFA en dix jours.”
À côté, l’Abidjan Cocktail Week, plus jeune, avance plus doucement, le temps d’installer une culture du cocktail moins ancrée qu’au Ghana ou au Nigeria.
Chaque événement, Restaurant Week et Cocktail Week confondus, lui prend quatre mois de préparation, soit huit mois de l’année. Quand on lui demande pourquoi elle n’en organise pas plus, elle en rit : « les gens ne se rendent pas compte du temps que ça prend. »

Le prix de l’audace
Ce métier lui a coûté ce qu’aucune récompense ne compense : la sécurité d’un revenu qui tombe chaque fin de mois. Elle qui travaille depuis ses 17 ans, qui a enchaîné les petits boulots aux États-Unis puis les postes de manager dans de grandes entreprises, a dû apprendre à vivre en permanence sur le fil.
Si elle tient bon dans cette incertitude, c’est qu’elle y voit moins une précarité qu’un chemin, portée par une foi qu’elle convoque à chaque étape.
Son tout premier chèque, un million de francs CFA en 2013, lui avait permis d’emmener sa mère à Dubaï, et la fierté, ce jour-là, était immense.
Mais l’argent n’a jamais cessé d’être son point de tension. Car la reconnaissance, les prix et les invitations ne règlent pas la seule question qui compte vraiment, surtout quand on a des responsabilités : celle d’un revenu régulier et stable.
Le plus dur, pourtant, n’a pas été matériel. Cela a été le regard, celui des autres, mais surtout celui qu’elle se portait. Les retrouvailles avec d’anciens du lycée, et immanquablement la même question, « tu fais quoi maintenant ? », et la réponse qui ne claquait pas comme un titre de manager dans une grande boîte.
Il lui a fallu du temps pour cesser de se justifier, et trouver mieux qu’un intitulé de poste.
« Mon travail parle pour moi. »
Chevening : le master qu’elle a offert à sa mère
La personne qui, aujourd’hui encore, ne sait pas dire ce que fait Yasmine, c’est sa propre mère. Une femme seule, qui a travaillé toute sa vie, et pour qui un métier se voit : on se lève, on prend les transports, on s’assoit dans un bureau. Elle aurait aimé pouvoir dire que sa fille travaille encore chez Microsoft. Au lieu de ça, sa fille est tantôt en Grèce, tantôt en Tanzanie, et le métier reste, pour elle, trop conceptuel pour entrer dans une case.
C’est cette même mère qui donne à la suite toute sa charge. Partie à la retraite sans avoir pu financer le master américain que Yasmine espérait, elle avait gardé le goût amer de l’inachevé. Dix ans plus tard, c’est le blog qui répare ce manque. Yasmine est sélectionnée pour une bourse Chevening, le programme d’excellence du gouvernement britannique qui finance intégralement un master au Royaume-Uni. L’un des plus prestigieux et des plus sélectifs au monde : des centaines, parfois des milliers de candidatures par pays, une poignée d’élus. Cette année-là, ils sont quatre retenus pour la Côte d’Ivoire, et un contact glissera à Yasmine qu’elle figurait première de tous les choix du jury. Elle part faire ce master en tourisme, avec une thèse sur le tourisme culinaire comme levier de développement économique pour la Côte d’Ivoire.
« Ma mère n’a pas pu m’offrir ce master. Alors c’est moi qui le lui ai offert. »
Nul n’est prophète chez soi ?
Sa page presse déborde de reconnaissances internationales. Mandela Washington Fellow en 2016, chevening en 2017, experte depuis 2024 de l’IGCAT, l’Institut international de la gastronomie, de la culture, des arts et du tourisme, qui l’a récemment envoyée en mission en Grèce. Première ambassadrice ivoirienne nommée par la World Food Travel Association. Collaborations avec l’Organisation mondiale du tourisme. La liste est longue.
Localement, en revanche, la marque Afrofoodie semble avoir moins de résonance.
Elle n’a jamais été sacrée influenceuse de l’année dans son domaine par exemple, ce qui, de l’extérieur, étonne.
Le contraste surprend d’autant plus que des responsables d’institutions viennent manger à ses événements sans jamais reconnaître son travail.
Elle l’explique sans détour.
« Je ne fais pas de copinage. »
Effectivement. On ne la croise pas dans les événements mondains, elle ne fait pas de courbettes. Dans un milieu où, dit-elle, « if they don’t see you, they don’t know you », cela se paie.
À l’international, un autre atout joue en sa faveur. Bilingue, elle est souvent la seule femme d’Afrique francophone dans des espaces majoritairement anglophones.
« There are not many of you », lui a glissé une organisatrice un jour.
Et c’est précisément cette rareté qui la rend précieuse, jusqu’à devenir l’évidence quand une plateforme cherche une voix crédible en français.
Cette façon de gagner sa place par la seule compétence, sans réseau ni renvoi d'ascenseur, la cheffe sénégalaise Ker Astou la connaît aussi : formée par Thierry Marx, adoubée par Pierre Gagnaire, elle a imposé sa cuisine de Dakar à La Baule sans rien devoir à personne d'autre qu'à son travail.
Première blogueuse de Côte d’Ivoire, pas la dernière
Sur la nouvelle vague de créateurs qui l’a suivie, Yasmine avoue avoir été agacée au début. Pas l’idée d’être imitée (elle-même s’était inspirée de blogueuses américaines). Ce qui la dérangeait, c’était le copier-coller intégral, le nom compris, par des gens qui n’avaient pas pris le temps de chercher leur propre voix. Et la confusion qui s’ensuivait : on lui prêtait des articles qu’elle n’avait pas écrits, on la félicitait pour le travail d’une autre, et quand l’une d’elles commettait une maladresse, c’est sur Afrofoodie que ça retombait. Pendant des années, son nom a été confondu avec des contenus qui n’étaient pas les siens.
Paradoxalement, c’est cette confusion qui l’a forcée à sortir de l’ombre.
De 2012 à 2015, Yasmine ne montrait pas son visage. Et avec raison. On le sait, pour des avis honnêtes, mieux vaut rester anonyme, éviter qu’un restaurant ne réserve un traitement de faveur à la critique qui passe.
À mesure qu’on la confondait avec d’autres, elle n’a plus eu le choix. Il a fallu assumer son histoire, et son visage avec.
Puis sont venus les événements, et un autre rapport à sa propre valeur. Les créateurs qui débutent se concentrent encore sur les ouvertures de restaurants. Des stories gratuites contre un peu de visibilité. C’est dans l’ordre des choses : ils en ont besoin, comme elle aussi en a eu besoin au début.
Mais aujourd’hui elle n’en est plus là. Elle a un travail, des contraintes, et elle respecte son temps. Ce qu’elle ne tolère plus non plus, c’est le manque de respect déguisé en faveur.
Un brunch pour deux offert en échange de réels, de stories et de photos. Sa réponse tient en une phrase : « Je n’ai pas faim chez moi. »
Le plus difficile à acquérir, dit-elle, ce fut la maturité de ne plus se mesurer aux compteurs. Une vidéo soignée, beaucoup de production, et 3 000 vues. À côté, un format trendy bâti à l’arrache, et un million de vues. Il faut une certaine assise pour regarder cet écart sans vaciller, et se rappeler qu’on ne joue pas le même match.
Elle n’est pas sur Snapchat, elle a désinstallé TikTok, elle n’a plus le temps des tendances.
À quarante ans avec une famille, elle ne livre plus la même bataille qu’une génération qui a la vingtaine.
Elle se dit volontiers un dinosaure dans le game, et en a fait une force, parce qu’elle sait sur quoi elle s’appuie.
Une seule cuisine, un seul peuple
Ce qui la fait vibrer, en réalité, est plus profond. Au fil de ses voyages en Afrique, Yasmine ne cesse de retrouver des plats qu’elle croyait de chez elle.
Les boflotos d’Abidjan, qu’on appelle mikate au Congo.
Les mêmes feuilles, travaillées différemment du Liberia à la Guinée.
Le foutou en Côte d’Ivoire, le foufou chez le voisin ghanéen.
Et puis les noms : ce Fofana qu’on retrouve de la Côte d’Ivoire au Mali.
De fil en aiguille, sa curiosité l’a menée vers la traite transatlantique, vers ce manioc qu’elle a découvert ne pas être africain d’origine, jusqu’à l’envie, un jour, de devenir historienne culinaire.
Cette enquête sur les racines partagées, c'est exactement le voyage que raconte High on the Hog, la série qu'elle cite elle-même, de la Porte du Non-Retour de Ouidah aux cuisines des pères fondateurs américains.
Yasmine porte aussi cette histoire dans son propre sang. Ivoirienne de naissance et de passeport, elle a 3 origines qu’elle revendique : guinéenne, malienne et sénégalaise.
Son plat préféré le raconte mieux que tout : le fonio, hérité de sa famille maternelle guinéenne, un plat de fête qu’elle aime au point d’en avoir fait, dit-elle en riant, une condition non négociable lors de son mariage : Pas de fonio, pas de mariage !
De tout cela, de ses voyages comme de ses racines, elle a tiré une conviction qu’elle formule sans détour.
« Avant qu’on nous colonise, on était un seul peuple. Regarde les plats, regarde les noms. »
À qui appartient la cuisine africaine ?
Alors, à qui appartient une cuisine quand c’est un Italien sur TikTok qui fait découvrir le foutou banane au monde entier ?
Pour Yasmine, la réponse est nette, et sans la moindre crispation : c’est une victoire.
Si le but, depuis le départ, est qu’on reconnaisse enfin les cuisines africaines à leur juste valeur, au même rang que l’italienne ou la japonaise, alors peu importe que ce soit un Ivoirien, un Australien ou quelqu’un de Tombouctou qui porte le plat au monde. La mission est remplie.
La seule réserve qu’elle pose tient à la manière. Diffuser un plat, oui, à condition d’en respecter et d’en créditer l’origine. Le tollé qu’avait déclenché la recette de jollof de Jamie Oliver, c’était précisément ça : non pas qu’un chef britannique s’empare du plat, mais qu’il le fasse sans égard pour ce qu’il est vraiment. Personne ne confond le sushi avec autre chose que le Japon, peu importe qui le prépare. Le jour où le jollof ou le kedjenou auront cette évidence-là, le pari sera gagné.

Bâtir une marque qui tourne sans elle
Yasmine rêve depuis longtemps d’un Afrofoodie qui tourne sans elle, et elle a déjà commencé. La production de contenu, elle l’a entièrement déléguée La Team PLS Agence & Studios au point de ne plus être indispensable sur les tournages.
Surtout, sur les deux dernières éditions de l’Abidjan Restaurant Week, six à sept participants sur dix ne la connaissent pas personnellement. Là où une fondatrice à l’ego fragile s’en attristerait, elle y voit une victoire.
Lors de ses tournées de tables, certains convives, souvent des expatriés, la regardent à peine quand elle vient demander si tout se passe bien, sans savoir qu’elle a créé l’événement. Désormais elle salue, sourit, et repart, parce que la notoriété de l’événement a dépassé sa personne. C’est exactement le but.
Devant elle, deux horizons.
Le premier est une série documentaire qui la verrait parcourir et filmer les 54 pays du continent, pour cartographier, pays après pays, ces racines culinaires communes qui la fascinent.
Le second est plus ambitieux encore : passer du récit à la structure, travailler les politiques publiques et les cadres, pour qu’un secteur resté largement informel finisse par s’écrire.
Quant à son offre de tours culinaires d’Abidjan, l’Akwaba Food Tour, son tout premier amour depuis 2015, elle continue d’en faire pour le plaisir, en privé, loin des caméras, comme on promène une amie de bonne adresse en bonne adresse, du choukouya au garba jusqu’à l’atelier chocolat. Le lancement grand public entraînerait une forte demande qu’elle ne peut pas, à date, satisfaire.
C’est peut-être ça, au fond, la leçon des quatorze ans de Yasmine Fofana.
Le bruit n’a jamais été sa stratégie. La valeur, si.
Le reste, ce parcours où chaque étape a su s’emboîter avec la suivante, elle ne le met pas sur le compte du hasard, mais sur le compte d’une forme de grâce dont elle parle avec une gratitude permanente.